Quand l’enfant rit alors qu’on le gronde : comprendre, décoder et intervenir

Enfant riant

Comment réagir face à ce comportement déroutant ?

Il arrive parfois quun enfant éclate de rire ou nous regarde en souriant au moment même où nous le grondons. Ce comportement, souvent perçu comme de la provocation, de la moquerie ou un signe dirrespect, suscite incompréhension et frustration chez ladulte. Ces situations génèrent souvent une tension : ladulte tente de faire passer un message dautorité, tandis que lenfant semble minimiser la gravité par le rire.

Pour les professionnels de laccompagnement et pour les parents comprendre les ressorts de ce comportement est essentiel pour réagir de façon approprié. Derrière le rire, il ne sagit pas toujours dun défi, mais souvent dun mécanisme de défense émotionnelle, dun signe dinsécurité intérieure ou dune tentative maladroite de régulation.

Découvrons quelques une de ces explications :

Le rire, c’est un mécanisme de régulation émotionnelle

Le rire est un signal social ambivalent : il peut exprimer la joie, la gêne, la peur ou encore la tension. Chez lenfant, il fonctionne souvent comme un régulateur physiologique : un moyen de décharger une émotion trop forte lorsque les mots manquent (Keltner & Bonanno, 1997).

Lorsque nous grondons un enfant, il fait face à un flot d’émotions : honte, culpabilité, anxiété, peur de perdre lamour ou la considération de ladulte. Pour certains, ces émotions sont insupportables ; le rire devient alors un comportement d’évitement, un mécanisme de protection automatique.

Selon lapproche de la régulation émotionnelle (Thompson, 1994 ; Cole et al., 2004), les enfants apprennent progressivement à gérer leurs émotions selon le modèle que leur offrent les adultes. Si ces derniers réagissent par colère, ironie ou rejet, lenfant retient que les émotions désagréables sont dangereuses ou honteuses, et développe des stratégies de défense comme le rire, la fuite ou la dérision.

Retenons donc que…
Le rire dun enfant réprimandé nest pas forcément de la provocation. Il peut sagir dune réponse émotionnelle inadaptée mais protectrice, traduisant une surcharge affective.

Le rire est un comportement souvent mal interprété

Dans notre quotidien professionnel ou dans notre vie de parent, nous avons appris qu’un enfant qui rit quand on le reprend est forcément : Insolent, moqueur ou sans empathie.

Cette interprétation, est intuitive. Elle repose sur un malentendu émotionnel et des croyances erronées. Plusieurs études (Dix, 1991 ; Spinrad et Eisenberg, 2009) montrent que les adultes tendent à surestimer lintentionnalité des comportements inappropriés en général et chez les enfants en particulier. Ce biais dattribution entraîne une escalade : plus ladulte pense que lenfant le défie, plus il renforce son autorité ; plus lenfant se sent incompris, plus il rit ou se ferme.

Le rire peut aussi traduire un embarras social. Les travaux de Paul Ekman (2003) sur les micro-expressions montrent que le rire nerveux peut avoir plusieurs origines : il masque une émotion dinconfort. Chez lenfant, ce rire peut survenir lorsquil se sent jugé ou exposé.

Prenons un exemple, qui parlera à certains d’entre nous, Léa, 8 ans, rit systématiquement lorsquelle est réprimandée à l’école. Les enseignants parlent dinsolence. Lorsque l’on prend le temps d’en parler avec elle, elle dit : « Quand ils crient, jai peur. Mais si je ris, jai moins mal au ventre. »  Le rire est, clairement, ici une stratégie de désactivation émotionnelle.

Le rire peut avoir des racines développementales et relationnelles

Le rire face à la réprimande prend racine dans plusieurs dimensions du développement socio-émotionnel.

Pensons toujours à la maturation incomplète du cortex préfrontal

Notre fameux cortex préfrontal, siège du contrôle des impulsions et de la régulation émotionnelle, nest pleinement fonctionnel qu’à la fin de ladolescence. Avant cela, nous devrions toujours l’avoir à l’esprit, la capacité à inhiber une réponse émotionnelle automatique (comme le rire nerveux) est limitée (Casey et al., 2008).

Y a t-il un lien avec le type dattachement ?

Selon Bowlby (1988), lenfant recherche avant tout la sécurité dans le lien. Si la relation éducative est teintée de peur ou dimprévisibilité, lenfant peut adopter des comportements paradoxaux : rire quand il a peur, se montrer « cool » alors quil est en détresse. Ces signaux visent à préserver le lien en minimisant l’émotion perçue. C’est également un moyen de se protéger d’une surcharge émotionnelle.

Et qu’en est-il de l’apprentissage social et émotionnel ?

Les recherches sur la socialisation des émotions (Eisenberg, Cumberland & Spinrad, 1998) montrent que les enfants reproduisent les modes dexpression émotionnelle observés chez les adultes. Si le rire est souvent utilisé dans la famille pour désamorcer les tensions, lenfant peut le mobiliser même dans des contextes inappropriés.

Retenons donc que…
Le rire dans un contexte de discipline est rarement un acte de défi prémédité. Il est souvent le reflet d
un équilibre émotionnel fragile ou dun modèle relationnel d’évitement. Cela peut faire baisser la pression, non ?

Quelles sont les conséquences lorsque l’on interprète mal ces sourires et rires ?

Lorsque nous interprètons le rire comme de la provocation, nous réagissons sur le mode punitif : hausse de ton, retrait de privilèges, menace, voire humiliation. Or, plusieurs travaux (Gershoff & Grogan-Kaylor, 2016) montrent que les pratiques coercitives augmentent la probabilité de comportements problématiques à long terme.

Lenfant, sentant la relation se détériorer, peut alors adopter un profil dopposition défensive : il rit davantage, non par défi, mais par peur. Linteraction devient un cercle vicieux :

Rire colère adulte peur accrue rire nerveux punition renforcée.

Il est normal que nous nous sentions déstabilisés sur le plan relationnel, voire disqualifiés dans notre rôle.Mais l’enfant, lui, se sent incompris sans pouvoir s’en expliquer. Cette dynamique érode la sécurité affective, socle pourtant indispensable à tout apprentissage (Pianta, 1999). Cela érode également sa capacité à pouvoir réfléchir sur ses actes et pouvoir corriger ses comportements.

Que faire ? Agir sans sur-réagir bien sûr !

Loin d’être laxiste, les stratégies dintervention, que nous vous proposons chez APCOMM, doivent viser à désamorcer la tension, préserver la relation et renforcer la régulation émotionnelle. Il n’est pas question de laisser tout faire mais d’apprendre à l’enfant à donner des réponses plus adaptés aux situations.

On va garder le cap sans se laisser entraîner !

Donc rester calme et factuel

Parler lentement, à voix basse, sans ironie. Dire : « Je vois que tu ris, mais je pense que tu es un peu gêné. On va en reparler dans un moment. » Cela évite lescalade et recentre la scène sur le besoin émotionnel.

Reporter la discussion si nécessaire

Si l’émotion est trop forte, attendre un temps calme. Lenfant doit dabord retrouver un état physiologique apaisé pour accéder à la réflexion (Siegel, 2012).

Enfin,  éviter la honte en publique

La honte déclenche souvent ce type de rire. Éviter de réprimander devant le groupe.

En bref et dans linstant
Neutraliser la pensée piège « et en plus il se moque de moi »
Nommer l’émotion que vous voyez : « Tu sembles gêné »
Éviter lironie ou la menace
ne laissez pas orgueil prendre le pouvoir

Et après coup : transformer le comportement en apprentissage

Une fois le calme revenu, l’échange devient un moment éducatif. L’adulte peut dire : « Tout à l’heure, tu as ri quand je t’ai parlé sérieusement. Qu’as-tu ressenti à ce moment là ? Et moi comment penses-tu que je me suis senti-e ?»

Cet échange, « après coup », nous aide à identifier les émotions qui étaient présentes, nous permet de l’accompagner à trouver d’autres réponses que le rire ou l’évitement, à réparer la relation si elle a été entachée.

C’est tout l’intérêt de la vision de William Glasser et de sa théorie du choix que nous proposons dans nos formation : la responsabilité avant la punition. Il écrivait « on ne peut pas forcer quelqu’un à se comporter autrement, mais on peut lui apprendre les conséquences de ces choix ». Il nous propose de remplacer la punition par des conséquences logiques et naturelles. D’aider l’enfant à évaluer son comportement, à favoriser la réparation et à maintenir la relation. L’éducateur, le parent est une figure de soutien pas de contrôle. La relation de coopération est donc privilégiée à une relation de pouvoir.

Retenons que plus la relation éducative est stable, moins l’enfant aura besoin de se défendre par le rire. Pour cela il est important de :

  • Créer un climat sécurisant : rituels, constance, regard bienveillant.
  • Anticiper les situations difficiles : préparer l’enfant aux transitions, aux rè
  • Valoriser les efforts plutôt que sanctionner uniquement les é
  • Enseigner la régulation émotionnelle : nommer les émotions, proposer des stratégies de retour au calme (pause, respiration, médiation par l’objet).

Selon Gottman (1997), les enfants élevés dans des environnements dits « emotion coaching » développent de meilleures compétences sociales et moins de comportements d’opposition.

Enfin, comprendre les profils spécifiques est nécessaire.

En effet, certains enfants rient plus souvent dans les situations de tension ; cette fréquence peut révéler des vulnérabilités particulières. En voici quelques unes :

– l’anxiété ou hypersensibilité émotionnelle

Ces enfants présentent une forte activation physiologique (système sympathique hyperactif). Le rire leur permet de réduire la tension interne.

– les troubles neurodéveloppementaux

Dans le cas du TDAH, du TSA ou de certains troubles du comportement, le contrôle inhibiteur et la perception sociale peuvent être altérés (APA, 2022). Lenfant rit parfois sans percevoir limpact social de son geste.

– les enfants ayant vécu des insécurités affectives

Les enfants exposés à des environnements instables peuvent adopter des stratégies de contrôle par lhumour ou le rire, pour maintenir un certain pouvoir sur la relation.

Retenons donc que…
Avant d
interpréter un rire comme provocateur, interrogeons-nous sur le contexte : tempérament, histoire de vie, niveau de stress et environnement.

 

Pour finir et pour résumer, le rire dun enfant au moment d’être grondé nest pas un signe de légèreté ou de défi, mais un signal de déséquilibre émotionnel. Derrière cette réaction paradoxale se cache souvent un enfant débordé, cherchant à se protéger.

Et… en y réfléchissant bien… lorsque quelqu’un nous agresse ou que nous avons cette impression n’avons nous pas les mêmes réflexes ?

Notre défi consiste à décoder plutôt qu’à juger, à accompagner plutôt qu’à punir. Adoptons une posture de discipline éducative fondée sur la relation, la régulation et la responsabilité. Cela permettra à nos enfants de grandir dans un cadre à la fois ferme et sécurisant.

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