Être parent autrement : ce qui a changé en 20 ans

Il y a vingt ans, être un « bon parent » avait un sens assez clair. On savait à peu près ce qu’on attendait des pères et des mères : nourrir, protéger, éduquer, transmettre des valeurs. Le rôle parental était défini par des normes relativement stables, souvent tacites, largement partagées.

Aujourd’hui, ce paysage a profondément changé. Le rôle de parent est devenu à la fois plus reconnu, plus questionné, et paradoxalement plus incertain. Les droits et devoirs parentaux ont été rediscutés, l’intérêt de l’enfant est placé au cœur des décisions, et de nouvelles injonctions, parfois contradictoires, pèsent sur les épaules des parents. Ce changement de regard est riche d’enseignements. Il est aussi porteur de nouvelles tensions qu’il faut savoir nommer.

Une enfant avec ses parents, des coeurs au dessus de leur têtes, qui favorisent son autonomie

De l’autorité naturelle aux droits et devoirs redéfinis

Pendant longtemps, l’autorité parentale allait presque de soi. Le père était le chef de famille au sens juridique du terme. La mère assumait le soin et l’éducation quotidienne. Le partage des rôles était clair, même s’il était inégal.

La loi du 4 mars 2002 a constitué un tournant majeur en France. Elle a consacré le principe de l’autorité parentale conjointe exercée également par les deux parents, y compris en cas de séparation. Ce changement législatif a profondément modifié la conception du rôle parental : il ne s’agit plus d’un pouvoir sur l’enfant, mais d’une responsabilité partagée exercée dans son intérêt.

L’évolution juridique a aussi renforcé la distinction entre droits et devoirs parentaux : les parents ont le droit de faire des choix pour leur enfant, mais ils ont aussi le devoir de le protéger, de veiller à sa santé, à son éducation et à sa sécurité. Ces devoirs sont désormais encadrés, surveillés, et parfois sanctionnés, notamment par la loi de 2019 interdisant toute forme de violence éducative ordinaire.

L’intérêt de l’enfant : d’un principe à une boussole

L’un des changements les plus structurants de ces vingt dernières années est la place accordée à l’intérêt supérieur de l’enfant. Ce principe, inscrit dans la Convention internationale des droits de l’enfant depuis 1989, a mis du temps à devenir une réalité concrète dans les pratiques éducatives et juridiques.

Aujourd’hui, il est devenu une véritable boussole. Dans les décisions familiales, dans les procédures judiciaires, dans les pratiques professionnelles, la question centrale n’est plus : « qu’est-ce que les parents souhaitent ? » mais : « qu’est-ce qui est le mieux pour cet enfant, dans ce contexte, à ce moment de son développement ? »

Ce déplacement du centre de gravité a transformé le rôle parental. Être parent, ce n’est plus seulement exercer une autorité. C’est se mettre au service du développement d’un enfant, en tenant compte de ses besoins réels, de son âge, de sa personnalité et de sa vulnérabilité. Ce changement de perspective est profondément positif. Il a contribué à faire reculer de nombreuses pratiques éducatives nocives et à placer l’enfant comme sujet à part entière, et non comme objet de l’éducation.

Un métier de parent : entre valorisation et pression

Ces vingt dernières années ont vu émerger ce que l’on pourrait appeler une professionnalisation du rôle parental. Des livres, des formations, des conférences, des podcasts, des réseaux sociaux : les parents ont accès comme jamais à des ressources sur le développement de l’enfant, la communication, les émotions, le sommeil, l’alimentation, les apprentissages.

Cette démocratisation du savoir est une avancée réelle. Elle permet à de nombreux parents de comprendre mieux leurs enfants, d’ajuster leurs postures, de sortir de pratiques héritées qui pouvaient être nocives.

Mais cette évolution a aussi généré une pression nouvelle. Être parent est devenu une activité à optimiser, à performer, à justifier. Les injonctions se multiplient, parfois contradictoires : être présent mais ne pas étouffer, poser des limites mais rester bienveillant, valoriser sans surprotéger, laisser l’enfant échouer sans l’abandonner. Dans ce contexte, beaucoup de parents se retrouvent dans un état de doute permanent, voire de culpabilité chronique.

Deux parents qui tienne leurs bébé dans leurs bras

L’hyperparentalité : quand l’amour devient une charge

C’est dans ce terreau que le phénomène d’hyperparentalité a émergé. Ce terme désigne une forme d’investissement parental intense, marqué par le souhait de prévenir toute difficulté, d’optimiser toutes les expériences de l’enfant et d’être disponible en permanence.

Il est important de le dire d’emblée : l’hyper-parentalité n’est pas un trouble ou un échec, comme le rappelle le psychologue Bruno Humbeeck dans son livre éponyme. C’est souvent l’expression d’un amour intense, d’un désir profond de bien faire, parfois aussi d’angoisses personnelles ou sociales. Les parents concernés sont généralement des parents très investis, très attentifs, très soucieux du bien-être de leur enfant.

Pourtant, les observations de terrain et les recherches en psychologie du développement pointent vers les mêmes écueils :

→ Un enfant sur-assisté développe moins sa capacité à tolérer la frustration et à gérer l’échec.

→ Un enfant dont chaque moment est planifié et encadré a moins d’espace pour développer son autonomie, sa créativité et sa confiance en lui.

→ Un enfant protégé de toute adversité n’apprend pas à traverser les difficultés : il en devient plus vulnérable face à elles.

L’hyper-parentalité peut surtout épuiser les parents eux-mêmes, qui s’oublient dans ce rôle devenu total. La relation parent-enfant y perd parfois ce qui la nourrit : la légèreté, le jeu, la spontanéité, l’imperfection heureuse.

Ce dont les enfants ont réellement besoin

Les vingt dernières années ont aussi permis de mieux identifier ce qui soutient réellement le développement de l’enfant : non pas l’absence de difficultés, mais la présence d’un adulte sécurisant pour les traverser.

Ce dont un enfant a besoin, ce n’est pas un parent parfait. C’est un parent suffisamment bon (pour reprendre la formule du pédiatre et psychanalyste britannique Donald Winnicott), c’est-à-dire un parent capable d’être présent, de réparer ses erreurs et d’offrir un cadre stable sans chercher à tout contrôler.

Cette idée est à la fois libératrice et exigeante. Libératrice, parce qu’elle dégage les parents de l’injonction à la perfection. Exigeante, parce qu’elle rappelle que la qualité de présence, la constance et la capacité à réparer comptent plus que l’accumulation d’activités ou de stimulations.

Ce que ces 20 années ont transformé

En vingt ans, notre regard sur le rôle de parent est passé :

  • d’un pouvoir exercé sur l’enfant à une responsabilité exercée pour lui,
  • d’un rôle défini par la tradition à un rôle questionné, discuté, accompagné,
  • d’une figure d’autorité solitaire à une co-responsabilité parentale partagée.

Ces évolutions sont profondes et majoritairement positives. Elles ont permis de mieux protéger les enfants, de reconnaître leur subjectivité, et d’enrichir la manière dont les adultes comprennent leur rôle.

Mais elles ont aussi généré de nouvelles injonctions, parfois épuisantes. Rappelons-le : un enfant n’a pas besoin d’un parent sans failles. Il a besoin d’un parent qui reste lui-même, qui prend soin de lui mais aussi de soi, et qui accepte que grandir comporte nécessairement des imperfections, des ratages et des réparations.

Être parent, aujourd’hui comme hier, c’est accepter d’être suffisamment bon. Et c’est déjà beaucoup.

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